une nuit sans lune

 

Il fait nuit dans ce train qui traverse l’Allemagne. Les lumières sont en veilleuse, certains passagers lisent, mais beaucoup d’entre eux se sont endormis.
Parfois nous croisons un autre train qui pousse un cri aigu et puis s’abîme dans la nuit.
Je ne dors pas. Mes mains sont posées sur mes genoux, et mon coeur bat la chamade. Je n’ose pas tourner la tête. A ma droite un homme. Lui non plus, ne dort pas. Le bruit du train couvre sa respiration, il ne bouge pas.
J’ai vu minuit trente à ma montre. Combien de temps depuis? Une heure? Plus? Je suis incapable de bouger pour le vérifier, et de toute façon à quoi bon…
Les mouvements de mon esprit eux mêmes me dérangent, tant je suis attentive à cet échange sans paroles.
Depuis un moment des images que je ne contrôle pas, viennent devant mes yeux et disparaissent aussitôt, l’une chassant l’autre.
…Je suis une petite fille et je cours sur le sable mouillé. Quelque chose m’effraie mais je ne sais pas ce que c’est. Une peur d’enfant. Mon père me prend dans ses bras. Ses grandes mains me rassurent. Je suis chez le coiffeur maintenant, j’ai vingt ans passés, mes longs cheveux blonds sont mouillés par l’eau tiède du shampooing et j’entends les premiers coups de ciseaux… Très courts, j’avais dit…
Je suis au cinéma, avec M. Quel film? Ses doigts frôlent mon collant, je crois entendre un crissement léger et je me tends aussitôt, comme un filin d’acier, je me demande si sa main va pousser plus loin, cette attente est un supplice, cette attente est un délice…
Dans le train, l’homme près de moi n’a toujours pas bougé, mais je sais qu’il m’écoute. Et moi, je suis toute entière à ce partage silencieux.
Sous mes paupières les images défilent, plus précises à présent, plus pressantes, plus troublantes. Mon coeur s’accélère encore, je sens sur ma peau le contact du chemisier de soie et mes cuisses se serrent. Une perle de sueur vient couler sur mes lèvres.
Tu es là, tu es près de moi, je sais, tes yeux vont descendre lentement vers mes seins, tendus sous l’étoffe. Et je suis prête, prête à mourir, dès la première de tes caresses…

A ma droite l’homme est immobile.
Le train s’enfonce dans la nuit.

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photo: jdawg.
texte: Belle

 

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