Une Histoire Parisienne (part 1-2-3)

C’était un après midi de septembre. Les enfants avaient repris leurs cartables depuis quelques temps déjà, et leurs chemins d’écoles. Une belle journée. Un beau soleil en passant sur la Seine. C’était une journée de vacances pour tous les deux, j’avais envie d’aller au Jardin des Plantes, j’avais envie de manger une glace dans un square, de flâner main dans la main, j’avais envie qu’on aille au Louvre, avec les touristes du Japon et ceux d’Italie, ou d’un peu partout. Je n’avais pas vraiment de programme, en somme.
Lui, oui.
Il avait commencé, ce jour là, par décider de ma tenue, j’avais décidé de lui obéir.
Quand nous sommes entrés dans ce café près de l’Hôtel de Ville, la plupart des hommes m’ont regardée, m’ont toisée, m’ont déshabillée. Ainsi qu’il l’avait souhaité. Sur moi je n’avais qu’une robe d’été, une petite robe rouge très courte, et des sandales. Lorsque nous marchions dans les rues, quelques instants plus tôt, je n’y prêtais pas attention. Il me parlait, il riait, il m’occupait…
Il a tenu la porte et s’est effacé devant moi. Nous entrions dans cette grande salle aux banquettes rouges, et brutalement j’ai pris conscience de mon image, reflétée par un miroir immense encadré de dorures. C’était l’image d’une femme presque entièrement nue, et livrée au regard d’hommes inconnus.
Indécente!
Comme pour m’en protéger, je me souviens d’avoir serré mon sac contre moi. Je me souviens, j’ai pensé aux babioles qu’il y avait dedans, du rouge à lèvres et des clés, des Kleenex, et puis des trucs de sacs de filles. J’ai voulu faire demi-tour, mais sa main me pressait doucement la taille. Nous étions entrés dans le jeu.
Les banquettes se faisaient face et délimitaient un espace à l’intimité trop restreinte. Je savais qu’il me faudrait m’en contenter. Je me suis assise et ma robe, trop courte, est remontée encore plus haut sur mes cuisses. Lui, s’est assis en face, un grand sourire, il semblait détendu. Un peu plus loin un homme attablé devant un café faisait semblant de lire, mais ses yeux étaient fixés sur moi, et ils m’exploraient. Je le sentais. Son regard était collé à mes seins, puis il se promenait sur mes jambes serrées, sur mes bras et sur mes mains nerveuses. Je savais qu’il était en train de mettre des notes à  mes courbes, et que sur l’échelle de ses valeurs, j’allais certainement être très bien placée.
J’ai regardé furtivement dans sa direction. Il me dévisageait ostensiblement, sans la moindre gêne.
Nos boissons sont arrivées. J’ai posé mes lèvres sur le bord de mon verre et, pensant que le jeu plairait à M, je me suis tournée franchement vers l’homme, et j’ai planté mes yeux bleus dans les siens. Son regard obscène continuait son va et vient sur moi. Il me détaillait comme un objet. Alors j’ai baissé les yeux.
M. s’est levé. Il s’est dirigé vers l’homme, et s’est assis à sa table. Ils ont parlé un moment. Et puis soudain M. est parti, très vite.
J’étais seule à présent. L’homme me regardait à nouveau…


… Il a pris son temps.  Il a continué tranquillement son exploration. Comme un collectionneur qui observe un papillon, il faisait son inventaire. Il me répertoriait. Depuis mes pieds dans leurs petites sandales jusqu’à mes reins, son regard se baladait sur mes jambes. Et quand il s’est attardé à nouveau sur mes seins, une drôle de sensation a commencé à monter en moi, je me sentais honteuse et pourtant, déjà, j’aimais le jeu. M. le savait. Lorsqu’il en avait imposé les règles.
Sans me voir il savait que je rougissais sous le regard insistant de l’homme, et sans me toucher non plus, il participait à la vague de chaleur qui commençait à m’envahir.

L’homme s’est approché de moi. Il n’était pas très grand, mais il était très fort. Je ne m’en étais pas aperçue auparavant, et je lui ai trouvé un air un peu effrayant. Il n’a pas dit un mot, juste un hochement du menton, qui me faisait signe de le suivre.
Je suis sortie du café avec lui.
Je ne voyais M. nulle part. Lui, c’était un homme prévoyant, la plupart du temps, mais j’étais inquiète malgré tout.
Une fois dans la rue, j’ai entendu la voix de l’inconnu pour la première fois, une voix rauque, et voilée : “On va vers les Halles !”

Un moment plus tôt je me promenais et j’étais insouciante, je riais des plaisanteries de mon amoureux, je regardais les vitrines des boutiques de luxe. Mais le décor avait changé. Je marchais dans la rue de Rivoli maintenant, avec un homme que je ne connaissais pas, et de temps en temps, sa drôle de voix dans mon oreille, qui me guidait : “par là… allez on traverse…” Il  disait ces mots doucement, lentement, comme pour s’assurer que j’avais bien compris, comme s’il parlait à un enfant.
Il ne me touchait pas, mais il était toujours là, tout près, derrière moi.
Je me suis mise à penser, et si… Non, je n’aurais jamais pu m’échapper.
Le regard des gens que nous croisions en disait long : il ne cessait pas son jeu de voyeur, et au centre de sa mire, mes fesses étaient plein cadre… J’avais chaud.
En traversant les Halles je cherchais toujours à apercevoir M.
Puis nous avons pris la rue Montmartre, et marché, encore.

L’enseigne de l’hôtel était bleue. Nous sommes entrés…


…Souvent tous les deux nous imaginions des histoires, et des jeux en miroirs. Leurs reflets se répondaient, et nous nous y perdions parfois.
J’ouvrais un tiroir, et lui, y découvrait une lettre, abandonnée depuis bien longtemps par un amoureux volage. J’étais Héloïse et sans nouvelles de mon amant, c’est moi qui l’avais écrite, avec mes larmes. Il m’avait abandonnée! Ou bien l’aurait-on assassiné? Il suscitait tellement d’envie. Paris alors, n’était qu’un village…
Le bruit s’était-il répandu de notre amour? Notre amour contre nature?
Ou plutôt, contre la norme !
Un peu plus tard j’étais la fille d’un marchand, riche, et soucieux de l’être plus encore. Sa famille embarquée avec lui, il voguait vers un Nouveau Monde encore imaginaire, en compagnie de Lords, et puis de flibustiers. Et de prêtres évidemment, l’alibi nécessaire à toute conquête! Et lui, pauvre matelot… Lui, qui  allait être le premier. Le premier à toucher le sol d’Amérique, et le premier dans mon coeur. Mais  une fois encore, notre histoire n’allait pas être simple!..
Parfois aussi des courants plus troubles nous faisaient dériver. Dans ces occasions là j’attendais, soumise, et c’était lui seul qui dessinait l’histoire.
Avec excitation, avec délice, j’interprétais le rôle qu’il écrivait pour moi.
Ces jeux là, nous les aimions beaucoup, lorsque nous étions loin de chez nous – et cela arrivait souvent…


Dans l’ascenseur j’ai regardé l’homme, j’ai eu envie soudain de lui parler, je voulais qu’il entende ma voix. Je voulais savoir. Mais aussitôt son index s’est pointé devant sa bouche, me faisant signe de me taire.
Le palier était vide, calme. Je ne savais même pas à quel étage nous étions.
Il a tourné la clé, et je suis entrée.La chambre ressemblait à des millions d’autres. Il s’est approché de la fenêtre et il a tiré les rideaux, des rideaux épais, qui occultaient la lumière.
Dans le noir je me suis assise sur le lit.
Il a dit : “Attends là”, et il est sorti. J’ai entendu la clé.
Il s’est passé un long moment, je m’habituais à l’obscurité. Puis j’ai entendu la serrure à nouveau.
Il était de l’autre côté du lit, je sentais sa présence dans mon dos. Il s’est déshabillé. J’entendais ses vêtements jetés sur la moquette. Je n’avais toujours pas bougé. Il venait sur le lit, et je me suis raidie. Ses mains effleuraient ma nuque, et mes épaules, une caresse légère à laquelle je ne m’étais pas attendue.
Puis ses doigts se sont faits plus fermes en venant emprisonner mes seins. Les mains se sont immobilisées sur moi, de grandes mains, mais pas celles de l’homme. C’étaient celles de mon amour.
Nous sommes restés longtemps dans le noir, sans bouger, sans se parler.
Quand nous avons ouvert les rideaux, beaucoup plus tard, la nuit était bleue et les lumières de Paris scintillaient pour nous, seuls.

.

photos: Dr Evil / Miguel Pereira / Burninghead / Katrina Sokolova / Schlaeger
texte: Belle

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *