Un amour d’enfance (part5)

Les Amoureux


-Niña, ça fait longtemps!
-Oui.
Dans les rues de Paris, nous marchons, nous n’avons pas de quête, pas d’urgence, nous marchons. Au premier carrefour, en attendant le feu, nos mains se sont trouvées, elles ne se lâchent plus, et parfois nous devons lever les bras, comme une arche, pour les passants pressés que nous croisons. Tous nos souvenirs d’enfants sont stockés là, dans cet espace, dans le contact de nos mains.
-¿Tienes alguien, una amiga? (*Tu as quelqu’un, tu as une copine?)
-Pues no, soy soltero (*Ben non, je suis célibataire.)
-Yo también (*Moi aussi.)
Alors l’étreinte de nos mains se resserre un peu plus.
Dans le métro, le portillon, je ne veux pas que nos mains se séparent. Je le tiens ferme, il rit, il se laisse guider. Dans l’autre main, le ticket de ma carte orange.
-Pasemos juntos! (*Viens, on passe ensemble!)
Nous sommes obligés de nous coller l’un à l’autre pour passer le tourniquet.
-Espera. (*Attends.)
Mais le tourniquet ne termine pas son mouvement. Un grain de sable dans la machine de la RATP ? Non, ce sont deux amoureux. Juste deux amoureux qui se trouvent. Qui se retrouvent.
Et voilà, c’est à cet instant là. Précisément. Cet instant immobile et suspendu comme la porte de l’éternité, ouverte en grand pour eux tous seuls, soudés, l’un à l’autre, collés pour un baiser, une femme contre un homme, un long baiser aux yeux fermés, dans le brouhaha, et le flot des voyageurs qui passe à côté comme une colonne de fourmis, mais ce n’est pas grave, et s’il n’y avait pas d’autre tourniquet le flot passerait encore par dessus leur têtes, pas grave du tout, ce sont des amoureux, et ils s’embrassent, dans l’éternité…
Après, je ne sais plus. Des quais, des rues à nouveau, et enfin une porte cochère, puis une autre porte encore, vitrée cette fois, quatrième cour, escalier gauche, et au bout des étages, ma porte, celle de ma solitude.
Derrière nous j’ai refermé le verrou en regardant au fond de ses yeux noirs.
Le silence d’ici s’est emparé de nous.
Et là, dans notre bulle à tous les deux, il y eut : son rire, une larme à moi, un paquet de chewing-gum espagnols, mes doigts dans ses cheveux, tout noirs également,  son rire, son sexe, ses caresses, et mes seins dans ses mains, durs, petits – il a dit qu’il les aimait- et il y a aussi un grand ciel bleu sur les cheminées des toîts, et une odeur de café, arrivée je ne sais d’où, apportant avec elle les rêves de mille et une nuits étoilées, les histoires de Schéhérazade, avec des lampes merveilleuses, et des génies, et les voilà  soudain, qui exaucent mes souhaits, mes désirs, sa peau contre la mienne, partout, et puis un cheval blanc, bien sûr, blanc, et qui nous emmènera, plus tard, partout où l’on voudra aller, mon trésor que tu découvres, mon secret et le tien, ma langue qui suce le sel sur ta peau, et qui te goûte, et tu ris encore parce que tu te rappelles, je l’avais fait déjà, il y a longtemps, quand nous étions des enfants…
Tout de même il y avait du monde, dans cette bulle!

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Photos: Brejjtbarg / Specia (777)
Texte: Belle

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