Un amour d’enfance (part3-4)

… Je suis descendue à Denfert. Je voulais arriver à pied à mon rendez-vous. Ne pas tomber sur lui comme ça, juste en sortant du métro. Je voulais le voir de loin. Je marchais et les images de l’été 86 dansaient dans ma tête

…Manuel et Jose nagent contre le courant du canal. Pour moi, ils font la course, et malgré tous leurs efforts ils n’avancent quasiment pas. Je souris, en pensant aux caleçons qu’ils portent. Chacun le même, bleu ciel avec un élastique rouge. Je suis restée sur la berge. Je les regarde, assise dans l’herbe. Quelques instants plus tôt ils m’ont proposé de venir me baigner avec eux. Mais je n’avais pas de maillot.
Et j’ai lu dans leurs yeux que nos jeux ne pourraient pas toujours rester les mêmes.
Pour la première fois, j’ai senti que c’était comme une femme, qu’ils me regardaient. Pour
la première fois, j’ai éprouvé cette sensation ambigüe et troublante, au plus profond de mon corps, et jusque sur ma peau : comme de la honte, et du désir pourtant, qui se mélangeaient. Qui se repoussaient, et qui s’attiraient.
Lorsque j’y repense, il me semble que c’est toujours la même émotion, invariable, dès que je sens le regard d’un homme sur moi. Comme un signal.
C’était un peu confus. J’étais triste, comme s’ils m’avaient trahie. J’étais heureuse aussi.
Je n’étais plus une petite fille, plus une “princesa”.
Alors très vite je me suis déshabillée, pendant qu’eux luttaient contre la force de l’eau.
Très vite il n’y a plus eu sur mon corps qu’une culotte blanche, un minuscule morceau de tissu que l’on devait voir de loin pourtant, dans tout ce vert, et c’était mon drapeau, l’étendard de toutes les filles!
Avant de plonger à mon tour, je savais déjà que c’était moi, la plus forte…


…Mais là, dans la rue, seule parmi la foule des gens pressés, je me sentais perdue.
J’étais heureuse pourtant. Dix années avaient passé, et j’allais retrouver mon premier amour. Celui de l’enfance, de ses parfums, le goût de ma peau salée sous le soleil d’Espagne en Juillet, lorsque je léchais mon bras à la dérobée, la surprise dans ses yeux quand après notre premier baiser j’ai léché sa peau à lui, et goûté le sel sur le dessus de son bras, pendant que la toile de son jean se tendait jusqu’à lui faire mal.

Et puis ensuite j’ai enfoui mon visage au creux de son aisselle, et puis j’ai respiré son odeur sucrée, et lui caressait mes cheveux, son coeur battait fort aussi, et tout de suite ses doigts ont déboutonné mon jean – trop habiles, j’ai pensé: il l’a déjà fait – déjà sa main est sur mon sexe, ses doigts le découvrent, humide, et ils m’explorent et quand ils poussent plus loin je relève la tête, pour que
nos  lèvres s’embrassent encore.
Après on s’est regardés, longtemps. Il était important, ce moment, nous le savions. Je le savais.
J’ai de la chance, je m’en souviens tellement bien de ce baiser!

Plus tard, au lycée, j’ai fait une enquête auprès des filles, comment ça s’était passé pour elles, et tout ça, on dit que les filles ça se raconte plein de choses, et moi j’étais curieuse, je voulais des détails aussi, mais leurs réponses étaient très vagues. et celles qui en parlaient beaucoup, je ne les croyais pas.
Alors je les ai gardées secrètes, les sensations de ce jour là, mais bien vivantes au fond de moi, gravées dans la mémoire de ma peau.
Maintenant j’aperçois l’église devant laquelle nous avons rendez-vous.
Mes yeux le cherchent.
Sur le trottoir, en face, un homme me regarde, je ne sais pas… Non, ce n’est pas lui. Je bouscule une jeune femme, qui promène un bébé dans une poussette, et pendant que je m’excuse, le bébé me sourit, la maman aussi, mais ce n’est pas moi qu’elle regarde, c’est quelqu’un qui est juste derrière moi. Alors je sens qu’une main  se pose sur mon épaule, et j’entends une voix d’homme : “Olà, niña!..”

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photo: Radinovitz / Jakob
texte: Belle

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