Les Pénitents Rouges (#2)

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Le Mépris - Moulins

Ainsi s’allongeait notre voyage, ponctué d’histoires et de silences. De longs silences parmi lesquels vagabondaient nos pensées, libres de s’accrocher pour un temps à la forme, à la couleur d’un nuage, perdu dans un grand aplat de bleu, au dessin des collines lointaines, pensées aléatoires, en apparence, mais qui se croisaient parfois. Alors tu ouvrais la bouche et tu disais les mots précis, ceux qui donnaient un corps à mon errance.
Tous deux nous prenions du plaisir à ces échanges de télépathes. Je remarquai aussi que presque toujours c’étaient Tes mots, qui venaient illustrer Mes pensées. Un vampire? En plein jour? Pauvre fou! La lumière crue de la Mancha t’aurait obligé à t’enfuir aussitôt, tu n’aurais eu nulle part où te cacher, pas le moindre coin d’ombre.
Non, je crois plutôt que c’était moi. J’avais un don: celui d’émettre sur ta fréquence. Et cette conclusion me procurait quand même un peu d’orgueil.
Il y avait un hic cependant. Tout cela était terriblement aléatoire, et je ne parvenais jamais à formuler en toute conscience la phrase précise que tu allais prononcer.
Je me répétais mentalement le célèbre dialogue que j’avais entendu dans Le Mepris. J’étais Brigitte Bardot, et toi, tu étais Michel Piccoli:
“…Elles sont jolies mes fesses ?
-Oui, très.
Et mes seins tu les aimes ?
-Oui, enormément
Qu’est ce que tu préfères ? Mes seins ou la pointe de mes seins?..”

Mais tu restais muet.
J’essayais encore, et encore, et enfin lassée de mon impuissance, je me tournais vers d’autres armes…

Texte : Belle
Le Mepris – Film de Jean Luc Godard

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