Juste un Instantané.

Dans cette ville les gens sont pressés. Tout le temps. Flâner est une attitude incongrue, et les flâneurs dérangent le flot, celui qui s’écoule sur les trottoirs. Ils sont mal vus,  ils contrarient l’allure des piétons.
Sauf sur l’esplanade du Louvre, appareil photo obligatoire, en bandoulière, le jet d’eau devant la Pyramide, qui envoie parfois de fines gouttelettes sur l’objectif (on les verra plus tard, en tirant les images, avec un petit bout de la bandoulière).
C’est souvent comme ça pour moi, quand je prends des photos, mais ça m’est égal. D’ailleurs je n’en prends pas souvent, d’autres le font, tellement mieux!
Je préfère laisser les images entrer en moi et se faire leur chemin, se trouver un petit coin libre dans ma grande bibliothèque des synapses, et réapparaître un jour, longtemps après.
Ainsi la vitrine du magasin d’articles de danse devant lequel je m’étais arrêtée cet après-midi là, prenant le risque de perturber le flot incessant des marcheurs énervés. Quelle impertinente!
Mais j’avais une bonne raison.
Je voulais voir la tête de l’homme qui me suivait depuis un moment.
Je savais que quelqu’un me suivait, qui faisait certainement très attention à ce que je ne m’en aperçoive pas. Mais les filles ont des antennes particulières, invisibles, qu’elles ont développées toutes petites déjà. Je les mettais en pause la plupart du temps, mais cette fois elles vibraient très fort et je les avais entendues.
Des chaussons de danse, il y en avait des roses, des blancs, dans la vitrine. Un mannequin sur des pointes, avec un tutu de tulle – ça sonne bien, un tutu de tulle, non? – comme sur les toiles d’Edgar Degas, qui montrent des petits rats, à la répétition.
Encore cette sensation bizarre en moi. Encore ce mélange d’inquiétude, et d’excitation.
L’homme m’a frôlé, et puis il s’est arrêté juste après, dans l’embrasure d’une porte cochère, pour allumer une cigarette, en protégeant la flamme de son briquet avec ses mains en forme de conque.
Parmi les reflets et les chaussons de danse, son visage m’est apparu un instant.
C’était le visage d’un enfant.
Lorsqu’il m’a regardée dans ce miroir improvisé, j’ai reconnu le garçon, celui qui désespérément, essayait de se faire remarquer d’une riche veuve, dans le livre que j’étais en train de lire: “Le Printemps Romain de Mrs Stone”. Il avait le même air misérable, et hautain à la fois.
Je lui ai souri et il a eu l’air surpris. Gêné. Puis il s’est détourné et il a disparu dans le flot.
Et voilà cette image, qui m’apparaît ce soir, quinze ans plus tard, au hasard sortie de l’album de photos de ma mémoire.

1°- Je me demande pourquoi il n’a pas répondu à mon sourire.
2°- Je me demande s’il le regrette (mais je pense que oui).
3°- J’ai très envie de relire le livre de Tennessee Williams.

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Degas: école de Danse (huile sur toile – 1873)
Texte: Belle

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