drôle de rêve

Les rêves sont toujours un peu drôles, non?
Je gravissais une montagne. Le sentier était étroit et montait très fort. Les cailloux blancs roulaient sous mes pieds, en soulevant une poussière fine. J’étais déjà bien loin du village, et chaque pas me rapprochait d’un espace qui n’était pas celui des hommes.
…Maintenant le chemin est raide et parfois je dois m’accrocher aux racines des pins, tout rabougris, qui le bordent.
Un homme me rattrape, il est très sportif, un coureur de fond en tenue de sport. Puis il me dépasse, et je comprends alors que c’était toi. Tu as déjà disparu. J’arrive au Temple. J’en suis la gardienne, et la grande prêtresse. Le sol est encombré de poteries très anciennes, entières, ou en morceaux…
Seule parmi ces débris, je lève les bras vers le ciel, et par ce geste je deviens à l’instant la maîtresse de ta destinée. Toi qui as voulu aller trop vite, trop haut. Toi mon ange aux ailes brûlées, je te tiens à mon tour dans le  creux de mes mains, moi, ta création.
Curieuse inversion!
C’est toi pourtant qui un jour as pris mon bras – j’avais vingt quatre ans, et j’étais encore toute accrochée à mes rêves d’adolescente- toi qui avec patience, avec amour, m’a modelée, m’a transformée, jour après jour pendant ces dix années, toi qui m’as montré les visages de ma peur, et aussi leurs grimaces, comme ce soir d’été, complètement nue, au fond d’une traboule du vieux Lyon, et lorsque des passants sont arrivés tu as si facilement su les détourner du recoin où je me cachais mais où ils m’auraient trouvée à coup sûr, morte de honte, et toutes ces fois, tous ces jeux que tu as inventés pour nous, (pour moi?), toutes ces peurs, tous ces délices, et ta main qui me guidait, qui m’apprenait, tous ces moments secrets je veux les dévoiler l’un après l’autre, pour continuer le jeu, seule, et sans visage, avec des inconnus, des inconnues, ils seront pour moi des amis, et leurs regards, des caresses…
Tu m’as enseigné la syntaxe et l’amour des mots, tu m’as préparée comme un bon jardinier prépare sa terre avant de l’ensemencer.
Voilà, je m’envole avec ce précieux trésor.
Un autre avion, un autre train, me dévoiler, me découvrir encore, pour d’autres, pour moi, toujours plus loin, toujours plus haut.

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photo: Susanna / Stanley Kubrick
texte: Belle

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