Carré Bleu!


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Mes doigts se promènent sur sa main. Sa main reste posée là, en haut de ma cuisse, et sur le pli de l’aine, sa main, confiante. Maintenant, nous sommes assises sur le lit, les oreillers calés contre le mur, sous nos reins.
Son autre main veut caresser la pointe d’un de mes seins, juste un instant, puis elle remonte, et son index tendu se pose sur mes lèvres. Chut! Voilà, il scelle notre secret…

Cela fait déjà longtemps! Jusqu’à ce jour il n’y avait eu qu’une seule personne, une seule à connaître tous ces petits recoins, cachés au fond de ma mémoire. Toute entière je m’étais racontée à lui, intégralement, patiemment. De lui pourtant je ne savais pas tout. Mais c’était comme ça. Je voulais lui offrir mes souvenirs, je voulais qu’ils se fondent dans les siens. Je voulais qu’ils lui appartiennent, ainsi que mon corps, ainsi que tous les instants de ma vie.
Maintenant il est parti, et je veux les poser un à un sur ma paume, et les souffler doucement vers d’autres, vers toi, vers elle, vers vous. Je voudrais qu’ils traversent votre ciel. Des flocons légers sur un ciel d’été. Bleu.
Une mélodie que le vent vous amènerait par bribes, et dont vous rempliriez les silences, avec vos propres notes…

…Il faisait chaud. La date de mon examen était toute proche, et il fallait vraiment que je révise. Mais mon esprit vagabondait. Fenêtre ouverte sur les toîts, rectangle bleu que déchire un instant le vol d’un pigeon. Et voilà qu’aussitôt j’écoute les roucoulades, échangées sur le zinc des gouttières, dans des séries interminables, toujours les mêmes. Identiques. Hypnotiques. Je rêve. J’ai un peu faim aussi. Un couscous avec Charlie sur le boulevard, en terrasse. La dernière fois il y avait un musicien de jazz connu, à la table d’à côté. Il avait des cheveux longs, et grisonnants. Et de belles mains, lui aussi. Mais hélas, en face de lui, il y avait une fille, une fille qui aurait pu faire la couverture de Vogue juste en claquant des doigts, comme ça, par caprice! Pourtant, de temps en temps, il regardait dans notre direction, l’air de rien. Quand Charlie l’a remarqué, elle m’a pris la main, et s’est mise à sucer mes doigts pleins de sauce piquante, en le regardant bien droit dans les yeux. Il a aussitôt détourné le regard. Mais sa gêne était visible. Elle aimait bien mettre les gens mal à l’aise, et plus encore quand elle leur trouvait un air un peu faux-jeton. Et la fille piquait un fard. Et les Beatles chantaient… Non je plaisante.

Je rêvais d’un autre couscous et d’aventures quand j’ai entendu ses pas dans l’escalier. Ses talons claquaient sur les marches. Je l’entendais alors qu’elle n’était encore que deux ou trois étages plus bas. Elle adorait faire du bruit. C’était aussi sa manière de s’annoncer. Car elle entrait toujours chez moi sans frapper. Le son se rapprochait, et puis plus rien! Entre les deux derniers étages, sur le palier, parfois, on rencontrait Elvire. C’était une vieille dame, qui avait rencontré le roi et la reine de Belgique, et qui en savait long sur toutes les couronnes d’Europe, – je l’aimais bien, je l’appelais Doña Elvira, elle était contente, enfin c’est ce qu’il me semblait – mais ici, Elvire venait dormir, sur des cartons et des tissus variés, à côté de sa bouteille. Je crois, il y avait sûrement peu de cages d’escaliers dans lesquelles les résidents la laissaient dormir tranquille, alors elle venait là, de temps en temps. Et Charlie avait dû calmer son raffut, pour ne pas la déranger.
Surprise! La porte s’ouvre tout doucement. Et par l’entrebaillement, comme dans un spot publicitaire, je vois apparaître une bouteille de Champagne, la main qui la tient, et vers le bas de la porte une chaussure de chez Prada, et une jambe longue gainée de noir.
Un grand éclat de rire s’envole par la fenêtre, et résonne dans toute la cour.

-Tu peux pas savoir! J’en ai des trucs à te raconter!
Pendant qu’elle me raconte, je mets la bouteille dans de la glace, dans mon grand saladier en pyrex. Ca me fait penser au commandant Charcot, au milieu de ses glaçons qui s’entrechoquent. Je n’écoute pas tout, mais sa voix me berce.
-Charlie, j’ai faim! Ca fait plus d’une heure que tu parles…
Elle a aussi apporté, de chez le traiteur des Antilles, du féroce, avec de l’avocat et de la morue, elle sait que j’adore ça. Et aussi du Matoutou de crabe, lui il dit “MatoutouCrab”, en un seul mot. Un festin de reines!
Le champagne est frais, la tête me tourne un peu, mais je me sens bien. Maintenant elle roule une cigarette.
-Allume la! Tu veux?
Je tousse : Il est parfumé ton tabac, Charlie!
-Mais oui! Et en plus il te donne le fou rire!

… Les roucoulades des pigeons font une drôle de musique maintenant. On les écoute, et on se regarde, on se regarde et on pouffe de rire, on les écoute encore, etc… Je ferme les yeux, et le rire de Charlie vient se superposer à leur chant. Le commandant Charcot, lui, il essaie d’attraper des crabes, mais il est bien trop lent… On doit nous entendre rire jusqu’au Cimetière du Père Lachaise. Alors je pense à Jim Morrison qui s’est installé là pour un bon bout de temps, et à ses fans, ceux qui viennent toujours poser une rose en plastique sur sa pierre bizarre, ou bien une canette de bière. Non je ne pense pas. Plutôt des images, qui filent toutes seules sous mon crâne, comme des nuages que le vent pousse sur l’horizon. Le cri des goélands. Les vagues se fracassent sur les rochers. Les embruns sur le visage. Je n’entends plus le rire de Charlie, alors j’ouvre les yeux, son visage est au dessus du mien, tout près, mais son regard est grave maintenant, longtemps je crois, je ne sais pas, nous nous regardons, si près, son image est un peu floue, je ferme les yeux, juste un instant, et pendant cet instant un papillon léger vient effleurer mes lèvres, très doucement, et je veux encore garder mes yeux fermés, encore, mais je crois qu’alors c’est mon corps tout entier qui se tend à la rencontre du sien,  et enfin c’est son âme, et la mienne, qui se trouvent, qui se touchent, qui se fondent, dans un très long baiser…

La fenêtre découpe toujours un grand espace tout bleu,
mais maintenant,
le silence est revenu.

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photo : Bartabak
texte: Belle

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